Cargo #4 : La disparition du passager mystère

Je crois qu’il est temps d’en parler, de dire ce qu’il s’est réellement passé. Comment, sur un cargo naviguant en pleine mer, un passager à réussi à disparaître.

Six jours à bord, ce n’est pas suffisant pour connaître les trente membres de l’équipage du porte-conteneurs le Lisa Marie. Mais peu à peu, j’ai commencé à retenir les visages, les noms puis les grades de beaucoup d’entre eux. Je sais qui est ingénieur, qui s’occupe du système électrique, de la sécurité à bord et surtout, ceux qui forment la watch team. J’y ai passé des heures dans cette grande tour de navigation, j’étais présente lorsqu’on a manœuvré pour quitter le port de Buenaventura. Je me souviens très bien de tous les officiers qui s’activaient pour faire bouger notre gros ventre du port.

Il était là, un petit peu à l’écart des autres, assis sur une chaise haute en bois comme s’il était au bar et qu’il attendait une pinte. Il avait une casquette, un t-shirt rouge et il regardait tantôt dehors, tantôt le tracé du bateau sur son Ipad. Mais surtout, il était plus âgé que tout le monde à bord, je l’ai su tout de suite. Il ressemblait à un vieux marin qui avait parcouru toutes les eaux chaudes du globe. On aurait dit qu’il vérifiait tout, qu’il supervisait je dirais même. Juste derrière lui, le capitaine du Lisa Marie donnait ses ordres pour que l’on ajuste notre trajectoire. Et lorsqu’on s’est pleinement positionné dans l’axe, on est parti tout droit loin du port en s’enfonçant dans le noir de la mer. Je suis descendue du pont à ce moment-là, il n’y avait plus rien à voir et j’avais faim.

La traque

Les jours passaient et je commençais reconnaître les membres de l’équipage. Je savais même à présent qui était roumain et qui était ukrainien. Un matin en explorant les longs couloirs du navire, je me suis rendue compte que la liste des membres du crew était affichée sur les murs. Les noms, les grades, les numéros de passeport, les dates de naissance de chacun étaient indiqués et classés par ordre hiérarchique. Alors que je scrutais méticuleusement chaque ligne pour essayer de m’en souvenir, je fis une découverte qui m’horrifia. J’étais la dernière du classement ! Ils m’avaient mise 32ème et bonne dernière. J’étais sacrément vexée d’être en queue de peloton.

Mais autre chose m’a tout de suite sauté aux yeux : il manquait quelqu’un dans la liste. Car c’était évident, en parcourant toutes les dates de naissance, il manquait le vieux marin sur sa chaise haute de bar. C’était impossible qu’il soit l’un d’entre eux puisque personne à bord n’avait visiblement plus de 50 ans. Il était plus âgé, je m’en souvenais très bien, au moins 67 ans. Alors pourquoi n’y était-il pas ? Où se cachait-il et pourquoi ?

Jamais il n’est revenu dans la wheel house, je l’aurais vu, et jamais il n’est venu manger à la table des officiers. Visiblement il ne s’intéressait plus à la navigation et il n’avait pas besoin de nourriture. Alors j’ai commencé à enquêter discrètement en demandant au capitaine : « En dehors du crew et des deux passagers, il y a d’autres personnes à bord ?

Pas en ce moment non, mais c’est une bonne question. Par exemple, le jour où tu es montée, deux Allemands sont descendus, des ingénieurs chargés de mesurer le niveau de vibration du navire, celles émises par le moteur. Ils sont restés quelques jours, tout comme un inspecteur britannique d’ailleurs, qui vérifiait que la sécurité à bord était bien assurée».

Il se foutait de moi, ce n’était pas possible autrement. C’est qui le vieux alors ? Et où est-il ? Pourquoi personne ne parle jamais de lui ? Peu à peu, cette histoire a commencé à m’obséder. J’aurais pu le demander franchement à n’importe qui mais je n’ai pas osé. Alors j’ai continué mon enquête, j’avais encore une autre idée.

Le barbecue

Je crois pouvoir dire que c’était un peu en mon honneur. Le samedi après-midi, le capitaine avait décidé d’organiser un barbecue pour l’ensemble du crew sur l’un des pontons du navire. D’après les autres, cela faisait très longtemps qu’il n’en avait pas fait. Aujourd’hui, il voulait faire plaisir à tout le monde et aussi un peu à moi, la seule fille à bord.

L’occasion était parfaite, pour la première fois au milieu des merguez et du taboulé, il y aurait tout le monde réuni au même endroit. Nous avions rendez-vous à 15 heures, quand je suis arrivée, la scène était sublime : trente marins souriants, la musique forte comme jamais car on savait bien qu’on n’allait pas déranger grand monde sur l’océan, de la fumée qui filait à la même vitesse que le bateau, quelques bières et une bouteille de vin blanc Français. Ils avaient tous l’air drôlement heureux de faire enfin autre chose, quelque chose de presque normal. On tournait les saucisses sur le grill au milieu de centaines de conteneurs comme si on l’avait fait chez un collègue qui avait un petit jardin. A un moment, tout le monde s’est même appuyé contre la balustrade pour regarder les dauphins qui s’élançaient dans les vagues.

Je m’assois à table sur une chaise laissée vide pour moi, à la droite du capitaine. Peu de visages me sont familiers. Ils sont tous là, ceux que je ne vois jamais, ceux qui ne sont pas officiers et qui travaillent à plus de 200 mètres de ma cabine. Ils sont jeunes, souvent blonds, quelques tatouages sur la nuque ou les mollets. Parmi eux, je suis bien heureuse de reconnaître l’homme qui le premier jour avait porté à lui seul tous mes sacs sur l’immense escalier menant vers le ciel. Je lui souris, il me fait un clin d’œil. A table, tout le monde rit et se ressert plus que de raison. Je suis le mouvement moi aussi et verse copieusement du vin blanc français dans mon verre. Entre chaque gorgée, je balaye le pont des yeux mais rien n’y fait, mon passager mystère n’est pas là. Je décide alors d’investiguer davantage.

Avant de venir, j’ai pris la liste des membres du crew avec moi. A côté de moi, il y a le second ingénieur, Camil. On a le même âge et c’est un grand bavard, je n’ai aucun mal à l’utiliser pour mettre un nom sur les visage. La liste à la main, nous faisons discrètement l’appel. Yuri, c’est celui qui est à côté des courgettes, le visage très rond, les yeux slaves. Igor, c’est la montagne là-bas, celui qui se lève pour prendre du pain. Oh, je reconnais Rubil à trois chaises de moi, le second officier toujours froid et distant avec moi. Et puis, on prend le temps de passer les huit Sacha en revue, ça élimine déjà beaucoup de suspects. Mais personne ne correspond au profil, c’est évident. Soudain, une idée lumineuse me vient :

« Mais qui pilote le bateau en ce moment pendant qu’on mange ?!

C’est Laurentiu le puni, tu le connais bien, c’est ton modèle photo préféré ah ah plaisante Camil en guise de réponse.

Il a raison, je le connais bien et je suis extrêmement déçue. Alors j’en viens à la conclusion la plus évidente : le passager mystère ne mange pas. C’est un être sans appétit qui se nourrit d’autre chose, d’une autre substance, mais de quoi ? Ou alors, peut-être qu’il est otage quelque part, que quelqu’un l’a enfermé dans les bas-fonds du bateau ? Est-ce possible qu’il soit dans un conteneur ? Je n’en sais rien, mais je vais le trouver.

« Il y a eu des manquements de sécurité »

Le lendemain au petit-déjeuner, le capitaine a une autre surprise pour moi, il organise ce jour-là, une réunion de l’ensemble du crew sur la sécurité à bord. « Il y a eu quelques manquements, quelques incidents à bord et je dois mettre les choses au clair», m’a dit le capitaine en guise d’invitation. Je suis très surprise mais heureuse d’être conviée à ce meeting, c’est la première fois que j’ai l’impression d’avoir un rôle.

L’heure venue, tout le monde doit descendre dans le bureau des officiers au niveau de l’upper deck. Et à cet étage, il est obligatoire de porter la combinaison intégrale et les chaussures de sécurité. Ce qui existait encore de féminité en moi s’en trouve tout d’un coup anéanti. J’arrive dans la salle, je suis la dernière à m’installer. On me libère tout de suite une chaise, comme si j’étais importante, comme si j’allais devoir parler. Le capitaine passe tout en revue : le coronavirus, les manquements aux règles d’hygiène, les fautes relevés sur le ponton, comme un casque mal ajusté ou l’oubli des gants, les rapports de sécurité rendus en retard… On fait aussi un point sur la qualité de l’huile, l’usage du carburant, la vitesse du navire et les process de sécurité. J’écoute attentivement tout en balayant l’assemblée. Je reconnais les huit Sacha, le chef ingénieur, le cuisinier, le second ingénieur et les yeux bleus de Mihael qui me fixent à l’autre bout. Mais toujours pas de passager mystère. C’est très clair, ce vieil homme ne pilote pas le navire, n’aime pas les saucisses et s’en fiche de la sécurité à bord.

L’aveu

Pour fêter mon dernier soir à bord, nous avions décidé de descendre une bouteille de mauvais vin. J’étais bien triste d’abandonner le navire si tôt, après seulement six jours de mer, et bien triste de partir sans avoir résolu cette satanée enquête. Après tout, peut-être que je l’avais imaginé ce vieil homme… Qu’importe puisque à présent nous célébrons tous ensemble ma dernière soirée.

Et puis, c’est arrivé d’un coup, comme la nuit qui tombe trop tôt et surprend tout le monde. Nous arrivions presque au Pérou, les lumières du port nous appelaient déjà comme des sirènes. Alors que j’étais déjà bien avinée et commencais à monopoliser la conversation, le passager Allemand m’a interrompu avec cette question aux officiers : « Sait-on à quelle heure arrive le pilote ?

Oh il est déjà à bord depuis une heure, on arrive là», répondit tranquillement Camil.

« Le pilote ? C’est qui ça le pilote ?» demandais-je en essayant de suivre leurs propos.

-Ben c’est le mec qui est employé du port et qui aide le crew du navire à quitter le port ou s’y amarrer.

Mais comment ça il est à bord ? Il est là en ce moment c’est ça ?» Je parle si fort et si vite que tout le monde me fixe avec surprise.

Camil me regarde perplexe et répond finalement :

« Pour quitter le port de Buenaventura, un pilote colombien est monté à bord pour nous aider à manœuvrer, ensuite un petit bateau s’est collé à nous en pleine mer et le pilote est descendu via une passerelle. Ici aussi, avant qu’on arrive, un pilote péruvien est monté à bord avec un petit bateau. Il vient nous guider».

Un pilote !