Kenya #3 : A pied et à vélo, mon incroyable safari au lac Naïvasha

Si vous avez toujours rêvé de faire un safari à pied ou à vélo, c’est possible au lac Naïvasha. Même si vous allez possiblement vous battre avec un hippo.

Nous quittons ce matin-là le parc des Aberdare en direction du lac Naïvasha. Je sais que la route va être longue, presque cinq heures. Je sers mes Pépito contre moi. Nous roulons au milieu des paysages vallonnés où les plantations de café et de fruits forment des damiers. De chaque côté, le cortège de marcheurs ne cesse jamais. Nous sommes dimanche, ils vont à la messe. 2 km, 5 km, 10 km, qu’importe, ils vont à la messe. On devine des jupons rouges ou roses sous les vestes hivernales des petites filles. Les hommes ont des bonnets, les jeunes garçons des moufles. Il fait une quinzaine de degrés, le Kenya grelote.

-« A gauche, c’est du blé, à droite du maïs blanc. Et ça, c’est du chou kale », explique Mike, notre chauffeur, en pointant du doigt la vitre.

-« Oh vous en produisez alors. Tu sais que c’est hyper à la mode en France ? Un truc de vegan. Ça coûte 3 € le sachet de 100 grammes chez nous » réponds-je alors sans savoir la tempête que j’allais déclencher. La voiture stoppe nette, Mike tire le frein à main et se tourne vers moi.

-« Combien ? On le donne au bétail ici. J’en ai dans mon jardin ! »

Mike découvre avec effroi la folie du kale en Occident. C’est décidé, nous allons monter ensemble la Kale compagny. On peaufine notre étude marché et notre business plan. Je commence à customiser le van d’autocollants.

Arrive enfin l’heure de la pause. Mike se gare devant quelques baraquements où la foule s’amasse. Nous sommes à un point où l’équateur traverse le Kenya. Trop heureuse de m’ébrouer, je saute du van et me secoue frénétiquement en courant autour. Un homme nous accoste alors pour nous faire une démonstration. On avance doucement, les visages fermés. Il veut nous démontrer que les champs magnétiques sont inversés entre les deux hémisphères. Le tourbillon d’eau tourne à gauche d’un côté, à droite de l’autre. Il tente de nous vendre un diplôme de l’équateur. C’est trop pour moi, j’hérisse mon poils et recule tout doucement. Alors qu’on tente de s’échapper vers notre véhicule refuge, un groupe bruyant crie pour nous interpeller. On se retourne, ce sont les les Espagnols des Aberdare ! Je promets à Mike de lui céder 25% de mes parts de la Kale compagny s’il démarre en trombe. Dans un nuage de poussière, on s’enfuit dans notre van bancal.

Nous ne sommes plus qu’à une heure de notre destination. L’air est encore frais. Rien de surprenant, nous sommes à plus de 2 000 mètres d’altitude. Aux marcheurs se mêlent désormais de longues et fines silhouettes qui déroulent leur longue foulée sur la chaussée. Ce sont les fameux marathoniens kényans. Les hauts plateaux ont fuselé leur corps et décuplé leurs capacités. Tous rêvent d’une destinée internationale.

Nous arrivons enfin aux abords du lac Naïvasha que l’on perçoit par flash entre les arbres. Les villages qui l’entourent sont des amas de taule et de planches de bois. Les vaches broutent des bouteilles en plastique, les enfants les surveillent, assis au milieu des emballages et déchets qui flottent au vent. Mike nous affirme que le site est moins pollué qu’avant, le gouvernement ayant renforcé ses efforts. J’ai du mal à croire que la situation ait pu être pire… Les habitants jettent tout dans la nature par habitude et surtout, par absence de collecte organisée par l’État.

Nous bifurquons soudainement pour suivre une petite piste qui traverse des abris de fortune. Les enfants s’élancent en riant derrière notre voiture malgré la poussière qui s’en échappe. Nous pénétrons dans un grand parc joliment arboré contrastant terriblement avec les environs. Le personnel nous accompagne jusqu’à notre chambre située au fond du jardin. Ce n’est pas une chambre, mais une maison. Nous avons un cottage avec terrasse pour nous seules, avec des cactus pour voisins.

Le ciel gronde. La pluie commence à tambouriner la terre. Les gouttes de plus en plus nombreuses nous empêchent d’aller visiter le lac ce jour-là. Qu’importe, nous irons demain. Nous profiterons des quelques éclaircies pour nous reposer au bord de la piscine qui depuis le haut de la colline, domine le lac.

Le soir, un dahl de lentilles corail épicé, des pains chapati et du chou kale nous attendent. On s’adapte plutôt bien.

Le réveil sonne à 6 heures. Il ne me réveille pas pour autant, les singes s’en sont chargé avant. Dans l’obscurité, nous roulons jusqu’à l’entrée du parc de Hell’s gate situé tout prêt du lac. En partant à cette heure, nous sommes sûres de ne croiser aucun touriste et d’éviter la canicule.

Notre guide s’appelle Simo. Sportif et agile, il nous attend accoudé à une petite cabane en bois. C’est ici que nous allons louer nos vélos pour faire un safari.

Simo nous explique que nous sommes au cœur de la vallée du Rift, qui est un ensemble de failles et de volcans. De la Syrie jusqu’au Mozambique, la faille tectonique s’étire sur environ 6 000 kilomètres. Je n’ai pas prévu assez de Pépito dans mon sac pour pédaler aussi longtemps.

Nous enfourchons nos VTT et entrons les premiers au coeur de cette vallée qui se réveille doucement. Dès le début de la piste, nous nous trouvons nez-à-nez avec un immense troupeau de zèbres, de gazelles et d’antilopes. Peu impressionnés, les herbivores nous regardent passer sans arrêter de manger.

Nous allons rouler 8 km aller et retour sur ce chemin bordé de falaises volcaniques rouges. Personne devant, personne derrière. Je prends conscience du privilège qui m’est fait. Nous sommes les plus grands prédateurs de cette vallée. Aucun félin ne vit ici, la voie est libre.

Seuls les phacochères sont effrayés par notre arrivée. Il s’enfuient tous, la queue en l’air, dans les hautes herbes avant de se remettre immédiatement à manger. Les buffles, en revanche, restent impassibles. Simo nous demande de les contourner en pédalant le plus vite possible. Aucun souci, je suis contre la corrida.

Au bout du chemin, nous tournons à gauche à l’entrée d’un petit bois. C’est ici que notre randonnée à pied dans les gorges commence. Dans les pas de notre guide, je me faufile dans les boyaux glissants de ce cours d’eau raviné. En pleine saison des pluies, l’endroit est inaccessible. A moins que vous ayez des dents longues et des écailles vertes sur tout le corps.

L’émotion monte d’un cran lorsque Simo nous explique que nous nous trouvons dans les gorges qui ont inspiré les scénaristes du Roi lion. Vous savez, quand Mufasa tombe et meurt piétiné par les gnous. Aucune tombe, aucune plaque pour se recueillir. Je range le bouquet de roses que j’avais amené.

Durant une heure, nous allons progresser dans le fond du ravin. Par endroit, la roche est verte et fume. Plusieurs sources d’eau chaude bouillonnent dans la gorge. Nous remontons progressivement à la surface alors que le soleil commence à nous assommer. A nouveau sur nos vélos, nous retraversons la grande pleine où les touristes commencent à affluer dans cet écrin préservé.

A peine nos vélos rendus, nous sommes attendues pour naviguer sur le lac Naïvasha. Il est l’un des rares lacs d’eau douce de la vallée du Rift. Malgré la chaleur qui sévit, nous empruntons une petite barque bleue manœuvrée par un guide spécialisé dans les oiseaux. Avec 400 espèces recensées, l’observation est facile.

Nous contournons un groupe de pêcheurs qui tire un filet pour encercler leur butin. Ils s’enfoncent dans l’eau jusqu’aux hanches sans en voir le fond.

L’eau parait paisible, avec seulement 6 mètres de profondeur en moyenne. Mais c’est un leurre. Une centaine d’hippopotames vit sous la surface. A ceux qui l’ignore, il est l’animal le plus meurtrier d’Afrique. Ce qui est assez incompréhensible puisqu’il n’est qu’une grosse vache aquatique. Mais ça il s’en fiche, il aime tuer. Car en réalité, l’hippo est EXTRÊMEMENT territorial. C’est son eau vaseuse, pas la vôtre.

Il est également très agressif envers ses congénères. Les mâles, notamment, n’hésitent pas à tuer les bébés qui ne sont pas les leurs. Autant dire que les mères sont un peu à cran et que ce sont elles, les plus dangereuses. Les hippopotames se sentent particulièrement vulnérables lorsqu’ils sont hors de l’eau pour brouter de l’herbe. Et pour se rendre en dehors du lac, ils empruntent TOUJOURS le même chemin, suivant le principe de « on a toujours fait comme ça ». Donc si un jour vous vous trouvez sur une voie d’hippo, priez ou courez vite car il va charger pour vous défoncer. C’est ce qui est arrivé à un touriste Chinois quelques mois plus tôt qui a voulu aller les voir au petit matin. Score : 1 – 0 pour l’hippo. Il a vengé tous ses frères rhinocéros et tigres.

Les inconscients ne sont pas les seuls à se faire piéger. Les pêcheurs aussi s’accrochent régulièrement avec ces bovins aquatiques malgré leur connaissance de l’animal, puisqu’ils empiètent sur leur territoire. Régulièrement, un pêcheur est obligé de se réfugier dans un arbre pour sauver sa peau. Il doit téléphoner pour appeler des renforts à l’aide car l’hippo va attendre juste en-dessous. Globalement, il a du temps. Il ne travaille pas, il n’a pas cours demain, il vit des allocations familiales. Alors, il pose ses grosses fesses sous l’acacia et il attend sa proie. Un sale type l’hippo.

Certains hôtels les nourrissent avec de l’herbe pour que les touristes puissent les observer.

Heureusement, les autres habitants du lac sont beaucoup plus sympas. Notamment les martins-pêcheurs noirs et blancs, deux fois plus gros que ceux que l’on connaît chez nous. Mais le lac Naïvasha est avant tout la résidence de l’aigle pêcheur. Il plonge jusqu’à la surface de l’eau pour saisir des poissons avec ses serres. A ses côtés, vivent de nombreuses autres espèces comme les ibis, les hérons, les cormorans ou encore les pélicans.

Malgré ces cents hippopotames gardiens du temple, le lac Naïvasha n’en demeure pas moins menacé. Les immenses roseraies qui l’encerclent l’assèchent chaque année un peu plus. Si rien n’est fait prochainement, elle finiront aussi par décimer toute sa faune et sa flore à cause de la quantité industrielle de pesticides et engrais chimiques qui s’en écoule. De nombreuses espèces ont déjà disparu des lieux. L’ensemble des roses est destiné au marché européen…

A peine accostés, nous partons de ce pas faire un safari à pied sur la presque île de Crescent Island. S’il est aujourd’hui possible de se promener au milieu des troupeaux d’animaux sauvages, c’est parce qu’il n’y a pas de prédateurs. Ni lion, ni guépard, ni léopard. Les animaux qui sont présents ici sont tous des descendants de stars de cinéma. Lorsque le film Out of Africa a été tourné sur le bord du lac Naïvasha, les producteurs ont importé tous les animaux emblématiques de la savane et on laissé l’ensemble des herbivores. Le zèbre est plus gras ici qu’ailleurs. Il ne court pas souvent, n’ayant aucune raison de s’enfuir. Il broute ici en paix parmi les antilopes, les girafes et les gnous, tous vivant de la SACEM et des royalties.

Sans prédateur, les troupeaux d’herbivores prospèrent tellement bien que les autorités sont parfois obligées de les déplacer dans d’autres réserves comme le Masai Mara. En gros, on les envoie en Syrie ou à Garges-lès-Gonesse. Du jour au lendemain, ils vont découvrir ce qu’est une hyène, une lionne ou un léopard. Le tout sans cours d’auto-défense au préalable.

Ceci est un waterbuck mâle. Il est water-proof et les prédateurs n’aiment pas le manger car il a mauvais goût.

Après notre triathlon vélo, barque et course à pied, nous voilà de retour pour notre dernière soirée au lodge. J’ai pour idée d’aller photographier le levé de soleil sur le lac demain matin. Mike est d’accord et nous donne rendez-vous 5h50 du matin à la voiture. « ok, ok, mais je viens en pyjama » réponds-je en réfléchissant à haute voix. « Oh no, no, no !« , s’exclame Mike, paniqué, en fuyant vers sa voiture. Il pense que je vais venir en nuisette alors que mon pyjama ressemble au survet’ de Chelsea…

5h 20. Le réveil sonne. Mon corps ne répond pas. Je me hais d’avoir demandé le levé de soleil. Je suis sûre que je peux trouver des photos hyper parlantes sur Instagram en plus. Mais on finit par ramper jusqu’au parking. Mike se moque de nos yeux endormis mais nous promet une belle surprise. Durant la soirée, il a fait du repérage pour nous trouver le plus bel emplacement. Nous traversons de nuit un champ de cactus et nous garons au bord du lac. Pas n’importe où, là où les pêcheurs embarquent pour leur première pêche de la journée. Nous sommes seuls au milieu de ces travailleurs matinaux. L’air est froid, la brume flotte au-dessus de l’eau. Puis le violet se répand dans le ciel comme une goutte de peinture sur un buvard. Le rouge amène le jaune qui amène le rose. Je n’ai plus froid.

Nous avons cinq heures de route pour rejoindre le Masai mara qui sera notre dernière étape et devrait être, selon les dires de chacun, le point d’orgue de notre séjour. J’en doute, j’ai vu un lac brûler.