Kenya #2 : Les Aberdare, la petite Écosse au milieu du Kenya

En plein milieu du Kenya se trouve une petite forêt tropicale très arrosée. Alors si vous avez toujours rêvez de faire un safari en Écosse, c’est le lieu.

J’ai encore du mal à comprendre ce que sont les Aberdare. Terres fertiles et mouillées, elles s’élèvent à plus de 3 000 m d’altitude. C’est une chaîne de montagnes hybride tantôt chaude et moite, tantôt froide et humide. J’ignorais que l’on pouvait trouver une forêt tropicale à cette hauteur et par la même, se cailler en Afrique de l’Est. Il n’y neige jamais mais il y pleut toujours. A tel point que le parc national d’Aberdare est la réserve d’eau du Kenya et abreuve Nairobi. La région est peu visitée, son climat rebute les touristes. Son immense forêt touffue rend également compliqué les safaris pour les fainéants. Alors attendez-vous à être seuls au milieu des buissons, des grands arbres, des cascades où vivent plus de 3000 éléphants aux côtés de nombreux buffles et quelques rhinocéros et léopards. Enfin, seuls, c’est ce que je croyais aussi au début…

Ce matin-là, sur les flancs du Mont Kenya, j’ai froid. Il a plu tout la nuit, l’eau brumeuse remonte vers le ciel. On reprend notre van qui grince et tangue sur la route à bosses et à trous. Les poules n’ont jamais eu autant de nids qu’ici. Mais qu’importe, la route ne sera pas longue. Au fil des kilomètres, les arbres sont plus nombreux, les feuilles plus grandes, les herbes plus hautes. Au bout d’une piste de terre ocre, une grande grille s’ouvre sur un parc.

Nous remontons le chemin qui mène en haut de la colline, naviguant au milieu des babouins, des phacochères et des antilopes. Pour la première fois depuis notre arrivée, nous avons du soleil. Je ne comprends rien aux Aberdare.

Nous sommes attendus à l’Aberdare Country club pour le déjeuner. Bien que la vue sur toute la vallée m’enchante, nous n’y passerons pas la nuit. La suite qui nous est réservée est encore plus grandiose.

Le repas fini, le personnel nous invite à prendre un petit bus pour rejoindre le lodge The Ark. En même temps que moi, un groupe de six Espagnols s’installe sur les banquettes arrière tout en riant et hurlant pour s’exprimer. Trente minutes de piste bosselée nous attendent. Trente minutes de cris et de selfis. Je sers contre moi ma capsule d’arsenic.

On quitte la route principale pour emprunter une piste rouge. Les Espagnols filment chacun de leurs gestes avec une go-pro. Je paierai assez cher pour voir ma tête de Mercredi Adams dans leur vidéo. Alors qu’on ralentit, ils descendent leur vitre et tentent d’appeler les animaux que l’on croise sur notre chemin. Un buffle nous fixe alors en soufflant. Je lui fais signe que je ne les connais pas et me cache au fond de mon siège. J’espère que notre chauffeur est bourré et va nous conduire dans un ravin.

Le bus s’enfonce dans du vert foncé et du marron. La terre est rouge et épaisse comme un buvard gorgé de pluie. J’aime quand la terre sent la terre. Quand elle s’emprisonne dans mon nez. J’aime quand la banquette grince, quand mes cheveux s’échappent par la vitre. On accélère, le vent m’éclabousse.

Nous nous arrêtons finalement devant une passerelle en bois. Je laisse les ibériques hystériques prendre les devants et s’éloigner bruyamment. J’emprunte à mon tour ce petit pont glissant qui mène jusqu’à ce fameux lodge.

La nature crie par plusieurs voix. Ce sont des singes, des oiseaux colorés, et des grenouilles arboricoles. Tout le monde est éveillé. Ce lodge est l’un des seuls de la région. Entièrement en bois et hissé sur pilotis, ce chalet est logé au cœur d’une vallée cernée de montagnes de verdure. Je rejoins ma chambre située tout en haut du bâtiment. Les couloirs sont sombres et étroits comme sur un bateau. J’ouvre ma cabine, le hublot m’offre la vue sur une mer de buffles et d’antilopes s’abreuvant autour d’un point d’eau rendu boueux par la pluie.

Une sonnette, un éléphant.

Deux sonnettes, un rhino.

Trois sonnettes, un léopard.

A chaque fois qu’un animal rare vient s’abreuver, le personnel prévient les hôtes. Chaque chambre est équipée pour entendre la sonnette, jour et nuit. Je me jette sur la cloche et tire quatre coups pour prévenir de l’invasion des Espagnols. Les gazelles s’enfuient, les hérons s’envolent, les phacochères s’enterrent.

Je pars faire le tour de l’hôtel. Un étage plus bas, une grande terrasse domine le point d’eau. Plusieurs dizaines de buffles pataugent et se reposent collés les uns aux autres. Quelques phacochères trottinent tous en ligne entre les bovins. Une sonnette retentit pour signaler l’approche de deux éléphants mâles. En quelques instants, ils aspirent des dizaines de litres. Sauvages et timides, ils ne s’attardent pas et repartent déjà dans les broussailles en battant des oreilles et en soufflant dans notre direction pour nous intimider.

Le tableau bouge sans cesse. Si une antilope s’en va, des kongoni apparaissent. Si un phacochère se roule dans la boue, des échassiers s’envolent. Si un éléphant éternue, je gifle un Espagnol.

Et puis, à la nuit tombée, trois ombres aux flancs tachetés encerclent le bassin. Ce sont des hyènes, les hanches basses, le ventre qui frôle le sol. J’espère qu’elles viennent chercher les ibériques. D’un seul mouvement, elles avancent craintivement. Mal assurées, elles renoncent finalement et s’enfuient dans les fourrés. On ne peut décidément compter sur personne…

Le soir commence à tomber, un feu crépite dans le salon. Par les grandes baies vitrées, je surveille mon troupeau. De son côté, le personnel nourrit les oiseaux qui s’amassent sur le nichoir et se battent comme des gitans.

Durant la nuit, la sonnette ne retentira malheureusement pas. J’étais pourtant prête à en découdre avec un léopard. Même si au fond de mon cœur, je souhaitais profondément qu’un rhinocéros ait soif. Mais il n’en sera rien. A 6h, je ne parviens plus à dormir. Je soulève un rideau pour voir si le soleil s’est levé. C’est une bataille de rouge, d’orange et de rose. Le ciel brûle. Ma peau crépite. On a vu des supporters interdits de stade pour moins de fumigènes que ça.

On remonte dans le van et prenons la direction du lac Naïvasha. Finalement, j’aurai vu les Aberdare enflammées et pas même mouillées.