Survivre 5 jours seule à Marrakech

J’ai passé cinq jours seule à Marrakech en plein mois d’août parce que j’aime le bitume fondu, la poussière, les chats des rues et les bricks au fromage.

J’embarque ce matin-là très tôt à bord de la compagnie Air Arabia. A mi-chemin, notre pilote nous annonce que « nous survolons les Pyrénées et jusqu’ici tout va bien ». Je jette un coup d’œil à mes voisins, personne ne panique. Idem, je me contente de tâter tranquillement ma capsule d’arsenic en attendant la prochaine turbulence.

Nous parvenons finalement sans encombre à Marrakech. Je choisis le seul chauffeur de taxi qui ne s’est pas jeté sur moi. On grimpe dans sa vieille voiture garée fraichement sous le soleil du mois d’août. Il regarde l’adresse de mon riad et me dit « Je sais pas où c’est, on verra bien hein ». Cela reste toujours plus honnête qu’un taxi parisien. On se perd, on tourne, on retourne, on engueule des gens au feux rouge, on arrive au Botswana, on s’arrête acheter des clopes, on remonte vers Gibraltar et nous voilà à l’entrée de la Médina. Aucune voiture ne peut pénétrer dans les ruelles tortueuses de la Médina, à moins qu’elle ait des grandes oreilles, un pelage gris et tire une charrette.

Mon chauffeur m’abandonne là, seule, sous le cagnard. Je sue autant que Manuel Valls en meeting. Je tracte ma valise au hasard dans ce dédale de murs ocres et pénètre finalement dans mon oasis.

Riad Be Marrakech : Jours 1, 2 et 3

J’ai l’impression d’avoir passé le mur du son. Derrière cette vieille porte, un trésor de verdure, de tranquillité et de mosaïques bleutées m’accueille. Le Riad Be Marrakech se compose de deux riads en un seul. Vous accédez de l’un à l’autre en passant par les toits comme les chats de gouttière. Chaque escalier biscornu, chaque étage vous mène vers une nouvelle scène.

10082018-20180810_153236

 

14042016-IMG_1644

 

14042016-IMG_1633

 

10082018-20180810_152956

11082018-20180811_093206

Immédiatement, j’ai fait ce que je fais de mieux : rien. J’ai concrètement passé trois jours allongée sur des coussins, des sofas, le fond de la piscine, sur le lit, sous le lit, sur le carrelage et sur le béton. Je ne me déplaçais que lorsque les femmes de ménages lavaient le sol à coups de seaux d’eau et que les flots m’emportaient plus haut.

Ce riad est un piège. Rien ne vous pousse à en sortir. Toutes les boissons (eau, thé, café, sodas et jus de fruits frais pressés) sont gratuites. Vous n’avez même pas le temps d’avoir soif que le staff (le plus adorable possible) vous abreuve.

 

Riad Be Marrakech : 23 Derb Sidi Lahcen o Ali, Bab Doukkala, Medina, Médina, 40030 Marrakech, Maroc (1 nuit en chambre double standard à partir de 100€)

La place Jemaa El-fna

Le soir-même, je décide tout de même d’arpenter un peu les rues et d’aller voir la célèbre place Jemaa El-fna de nuit. Je sais d’avance que je ne vais pas aimer : attractions pour touristes, arnaques, animaux exploités, des gens, des enfants, de la bonne humeur et de la vie. Ma Ventoline au point, je m’élance hors du riad avec la ferme intention de chasser mon repas du soir.

Autour du riad, c’est un bien joyeux chaos. Les rues sont ensevelies sous la poussière et les gaz d’échappement. Qu’importe où vous choisissiez de marcher, vous gênerez toujours les scooters qui déboulent à trois dessus sans casque, les ânes et leur charrette, les enfants des rues et les ânes en mobylette. Mais peu à peu, vous maitrisez la rue et vous apprenez à esquiver en faisant une roulade ou un salto. Le plus dur, c’est de se repérer. La médina est une interminable succession de ruelles et de cul-de-sacs. Je vous recommande de vous faire tatouer le plan dans le dos.

 

Autour de mon premier riad, les ruelles n’ont rien de touristiques, mais c’est tant mieux. Personne n’essaie de me vendre quoi que ce soit. Je relève 325 infractions au code de l’hygiène et de la santé. Et parmi les déchets qui s’amoncellent dans certains coins, vous allez rencontrer les maîtres des lieux : les chats des rues. Par dizaines, par centaines, les félins maigres et affamés courent, jouent et dorment sur les trottoirs. Marrakech appartient aux chats. D’ailleurs, dans mon riad, le personnel a sauvé deux chats des rues, qui depuis, ont pris possession des lieux et se battent comme des gitans si un autre félin pénètre sur leurs terres.

 

Mais au cours de mon séjour, j’ai aussi croisé le seul chien de Marrakech, donc je vous le montre.

13082018-20180813_202137

Après une quinzaine de minutes de marche, l’odeur de la viande grillée m’apprend que j’arrive tout près de la place Jemaa el-Fna.

14042016-IMG_1603

14042016-IMG_1601

14042016-IMG_1602

10082018-20180810_192349

14042016-IMG_1604

Je mets de nombreuses minutes à traverser le cœur battant de Marrakech. Dompteurs, jongleurs, danseurs, marchands, arnaqueurs, tous m’appellent. J’achète quatre cobras, deux singes, un âne, six mobylettes, douze jus d’oranges pressées et un enfant, car je ne sais pas dire non. Je les relâcherai plus tard dans leur milieu naturel.

Si vous aimez le folklore, les cris, la sueur et la poussière, cette place est faite pour vous. Mais moi, je ne m’y fais pas trop. Alors je grimpe sur les terrasses qui surplombent le lieu pour voir la foule grouiller de toute part, mais je n’y reste pas longtemps.

Les jardins Majorelle

Le lendemain, je me lève avant le cagnard. Je file sur le toit pour le petit déjeuner. Des gaufres, des confitures maison, des jus pressés m’attendent sagement.

 

Sur le toit, je fais la connaissance des trois tortues qui vivent cachées derrière les pots de fleurs de la terrasse. Très gentillement, un serveur me donne suffisamment de fruits pour les nourrir durant trois mois. Consciente de mon pouvoir, j’en profite pour les entraîner et former une armée. Je leur montre où se situent l’Inde et la Chine sur la carte pour les motiver. Dans deux mois, elles seront prêtes à écraser le Monde pour moi.

11082018-20180811_115408

D’ailleurs en parlant de Chine, j’assiste ce matin-là à une curieuse scène. Quatre Chinoises sont arrivées la veille en même temps que moi. En 24h, je les ai vues dans six ou sept tenues différentes. Le tout pour Instagram. Alors que moi en vacances, ma seule routine beauté consiste à me couper les griffes et à me vermifuger, ce matin-là, le gang des Chinoises débarque avec l’ensemble du stock Sephora européen sur le visage. Après avoir demandé au staff de déplacer cinq fois leur petit déjeuner entre les deux étages du riad, elle choisissent finalement de le poser sur le sol, à côté des coussins berbères. S’en suit visiblement une sorte de porno chinois, avec l’une d’elle allongée sur le sol dans un body en corde (oui un string géant quoi) en train de manger lascivement de la pastèque à la façon dont un Romain dégusterait son raisin, devant l’objectif de sa copine. (Évidemment, j’ai essayé de prendre des photos mais j’ai échoué).

Forte de cette expérience culturelle, je m’en vais en sautillant dans la Médina en direction du jardin Majorelle. Je ne sautille pas bien longtemps puisque pour une raison inconnue, mon genou gauche me fait horriblement mal et m’empêche de marcher. J’avance donc en commando sur le sol jusqu’à l’entrée du jardin.

Quelque soit l’heure où vous arrivez au jardin Majorelle, sachez que vous ferez la queue. C’est l’un des lieux les plus touristiques de Marrakech. Le jardin n’a pour le moment eu que deux propriétaires, Jacques Majorelle, qui lui a donné son nom, et Yves Saint Laurent, qui lui a redonné vie des années plus tard, avec Pierre Bergé.

15042016-IMG_1735

15042016-IMG_1760

 

15042016-IMG_1770

15042016-IMG_1763

15042016-IMG_1762

Pour moi, le jardin Majorelle n’est pas un incontournable. Je n’ai malheureusement pas pu faire le musée Berbère à cause de mon genou, mais je vous assure que la partie extérieure n’est pas inoubliable. Vous pouvez visiter bien plus odorant, plus intime et apaisant que le jardin Majorelle qui est bondé en permanence. Ajoutons à cela que le prix d’entrée (Jardin : 70 Dhs et musée : 30 Dhs) est plus élevé qu’ailleurs.

Je rentre en taxi au Riad avec l’envie soudaine de m’amputer de la jambe gauche. Je ne peux malheureusement plus faire grand-chose. Enfin si, je peux encore picoler avec le staff. Le soir-même, je dîne sur le toit, avec au menu : samoussas de légumes, lentilles, légumes épicés et tajine d’agneau. La beauté du lieu, le goût des plats, le vent qui se lève, tout est parfait. En fin de soirée, on s’ouvre quelques bières en regardant des clips de JUL et MHD. Je suis comblée. Ils me promettent de m’amener prochainement dans leur bar préféré, Africa Chic, qu’ils ont rebaptisé Africa Chicken (je ris toujours de cette blague). Il est très tard, j’abandonne mon gang au milieu de la nuit pour aller dormir. Car le lendemain, j’ai prévu de ne rien faire.

 

A cause de ma gangrène, je n’ai rien pu faire d’intéressant lors de mon troisième jour sur place. Je me suis contentée de flotter dans la piscine comme une noyée qu’on retrouverait au bout d’une semaine dans le fleuve. J’ai tout de même réussi à me trainer jusqu’au petit restaurant (Restaurant Café Regue jamaa) situé juste en face de la mosquée Mosquée Bab Doukkala. Les frites maison et le sandwich au poulet épicé m’ont sauvé la vie. Je suis restée assise là longtemps, à regarder le chaos ambiant et à discuter géopolitique, existentialisme et Paris-Saint-Germain avec le gérant.

Riad Dixneuf La Ksour : jours 3 et 4

Le lendemain, je dois quitter mon paradis et ma team préférée. Je m’en vais dans les ruelles de Marrakech le cœur brisé. Mon nouveau riad n’est qu’à 15 min à pied de là, je leur promets de revenir. Ils m’ont nourrie une fois, – je suis pire que les pigeons – je reviendrai.

J’arrive finalement dans un lieu incroyable, le riad Dixneuf La Ksour, situé au beau milieu d’un charmant souk. Il est bien plus haut, plus élégant, plus raffiné que mon premier riad. Plus calme, il donne toutefois l’impression d’être dans un hôtel.

IMG_1837

La terrasse devient mon lieu préféré, je n’y croiserai jamais personne. La vue panoramique vous permet de voir à l’infini les toits de la Médina avec ses chats qui sautent d’une maison à l’autre.

 

17042016-IMG_1790

17042016-IMG_1775

 

17042016-IMG_1776

17042016-IMG_1844

18042016-IMG_1922

Riad Dixeneuf La Ksour : 19, rue Sidi Yamani, Bab Ksour, Médina (1 nuit en chambre double standard à partir de 129€)

Visite des souks aux alentours

Après avoir passé ma journée à bronzer (en vrai, ma peau n’a que deux stades : blanche ou rouge), je décide d’aller me promener dans les souks. Épices, huiles, paniers, babouches, agrumes, vêtements, cuir… des ruelles entières vous proposent le meilleur (et parfois le pire) de Marrakech. Je me perds un peu mais je m’en fiche, à tout moment je peux décider de vivre ici, d’expulser un mec de son échoppe et de vendre des paniers à sa place.

 

17042016-IMG_1854

17042016-IMG_1851

17042016-IMG_1857

18042016-IMG_1898

Mais après une heure de marche, je reviens en boitant à mon riad, mon genou ayant doublé de volume. Les chats errants flairant l’animal blessé, commencent à m’encercler. Je tente de négocier ma fuite avec le plus vieux des matous, en lui cédant ma carte bancaire et ma carte vitale. Je pénètre finalement ébouriffée dans mon riad à cloche-pied, et m’effondre en larmes sur un canapé à l’entrée. Samir, membre du staff, m’apporte gentillement de la glace à poser sur mon genou. Je suis inconsolable. Entre deux sanglots, je lui dis que la seule chose qui pourra me guérir, ce sont des frites. Il est sympa Samir, il ne me juge pas et se sauve dans la rue pour m’en trouver. Une fois mon assiette sous le nez, mon coeur repart.

Le jardin secret

Je vous ai dit qu’il y avait des jardins moins chers et moins prisés que Majorelle. Voici le jardin secret, en pleine Médina (50 dirhams). Les espaces verts sont répartis en jardin exotique et en jardin islamique. J’ai largement préféré celui-ci, je vous laisse en juger par vous-même, vous êtres grands.

17042016-IMG_1863

17042016-IMG_1867

 

17042016-IMG_1871

18042016-IMG_1887

18042016-IMG_1882

Happy ending

Pour ma dernière soirée, comme promis, je suis retournée au riad Be Marrakech. Mais juste avant, je suis allée dîner dans le souk, sur le toit d’un café qui surplombe toutes les artères des alentours. Je suis restée là, seule, penchée par-dessus la barrière à regarder chacun des passants, des enfants et des marchants. La brise était si douce, les couleurs si rouges.

J’ai marché dans la nuit jusqu’à mon ancien riad et grimpé sur la terrasse. On a bu, on a dansé, on s’est moqué des Chinoises, on a traversé Marrakech en moto sans casque, on ne s’est pas arrêté aux feux rouges (WTF?), on a fait deux ou trois bars, un club, je ne sais plus. C’était bien, c’était glorieux. J’ai pris le lendemain mon avion en chancelant et en me promettant de revenir plus longtemps. Marrakech, tu me manques, je t’ai tant aimé.

MARRAKECH EN 5 QUESTIONS

Quand partir ? Non le 15 août, comme moi, n’est pas la meilleure période pour s’y rendre, sauf si vous voulez saigner du nez dans la rue. Le thermomètre monte parfois à plus 45°, ce qui limite drastiquement vos visites durant la journée. Mais si vous avez une piscine et la climatisation dans la chambre, franchement, ça se fait. Sinon, l’automne et le printemps sont évidemment parfaits.

J’hésite entre un hôtel ou un riad, c’est quoi le mieux ? Je préfère de loin les riads car beaucoup plus petits et intimistes. Mais, je pense que c’est bien de faire les deux, en cumulant notamment un hôtel au calme dans la palmeraie ou dans la ville nouvelle (moderne) et un riad au coeur de la Médina bouillante et fumante.

C’est risqué pour une fille seule ? Honnêtement, je n’ai eu absolument aucun problème. On m’a appelé deux fois « ma gazelle » en cinq jours, ce qui n’est rien pas rapport à Paris… Évitez les jupes courtes et les shorts par respect et tout se passera bien. Vous vous habillez en poum-poum short dans votre hôtel sans souci évidemment. En revanche, ne vous laissez pas faire lorsque des gens dans la rue, en particulier les enfants, veulent vous indiquer votre chemin. Ils vous demanderont systématiquement de l’argent ensuite. Soyez fermes et dites non. Si vous êtes perdus, demandez simplement à un commerçant ou asseyez-vous par terre en attendant que le destin décide de votre sort. Au final, vigilance classique comme je vous l’explique ici.

Faut-il négocier tout le temps ? Oui tout le temps, et ce dès le taxi d’aéroport. Ils multiplient par deux ou trois les prix quand vous êtes touristes. Par contre, personnellement, je suis particulièrement nulle en négociation quand les vendeurs sont sympas. Je suis capable de faire grimper le prix en me disant qu’il a peut-être un crédit immobilier à rembourser, l’université de l’aîné, un abonnement Canal + et les croquettes du chien à payer.

J’ai envie de faire un tour de calèche, c’est cool ? Non, tu ferais mieux de marcher ou de prendre un taxi. A Marrakech, vous allez croiser des dizaines de chevaux en sueur qui tirent leur calèche toute la journée en plein cagnard pour les touristes. J’ai vu certains cochers décrocher violemment une droite sur le museau de leurs chevaux pour les calmer. Alors dans le doute, évitez. De même, tout le monde s’en fiche de votre photo avec un cobra qui a passé toute sa vie dans un panier ou avec un singe qui tremble sur votre bras. Prenez plutôt des photos de ce que vous mangez ou à la limite de vos enfants.